Roman — édition originale française

Cœur de Cendres

Tome I — Les Sept Braises

T. Mac Lean

Le feu se souvient de ce que les hommes choisissent d'oublier. Chronique des Porteurs

La cendre est tombée à midi sur Rivebrume, un jour de ciel bleu.

Kaëra Veyran revient chez elle le jour où une poignée de cendre tombe d'un ciel sans nuage. Elle n'a rien d'une héroïne : elle est cartographe, elle est seule, et elle lit une route mieux que n'importe qui dans les Sept Vallées.

Sous la tour de guet, derrière un mur qui a fondu au lieu de se briser, une braise l'attend depuis neuf siècles. Six autres dorment dans le royaume. La septième est dans son sang — et quelque chose la suit à l'odeur.

Entre les Marches qui se tarissent et les routes mortes qui gagnent une lieue chaque mois, elle a trente jours pour comprendre pourquoi la dynastie du Septième Sceau a été fondée avec des corps empruntés, et ce qu'on fabrique depuis dix ans sous le sanctuaire de la Tour Blanche.

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Chapitre I — La cendre avant le feu

La première cendre tomba sur la langue de Kaëra alors que le ciel était parfaitement bleu.

Elle s'arrêta au milieu du chemin, une main sur la bride de sa jument. Autour d'elle, les collines ondulaient sous une lumière de fin d'été. Les ajoncs luisaient comme du cuivre, les pins embaumaient la résine chaude, et très loin en contrebas les toits de Rivebrume se pressaient autour du clocher. Rien ne brûlait. Aucun nuage ne voilait le soleil. Pourtant, lorsqu'elle passa le pouce sur ses lèvres, une trace grise resta sur sa peau.

Kaëra leva les yeux vers la montagne.

Le mont Kérel dominait la vallée depuis avant les chroniques. Ses flancs, couverts de sapins noirs, s'élevaient jusqu'à une couronne de roche nue où la neige ne tenait jamais. Les anciens l'appelaient la Forge des Dieux. Pour les gens de Rivebrume, ce n'était plus qu'une montagne morte, bonne à fournir de la pierre, des histoires pour effrayer les enfants et une ombre trop longue en hiver.

Ce matin-là, une ligne rouge traversait son sommet.

Fine. Presque délicate. Pareille à une cicatrice qu'une main invisible venait de rouvrir.

La jument renâcla et recula d'un pas.

— Toi aussi, tu l'as vue, murmura Kaëra.

Un second flocon de cendre se posa sur le cuir de son gant. Puis un troisième. Ils venaient de l'est, à contre-vent.

Sous sa tunique, la vieille marque au creux de sa poitrine se mit à brûler.

Kaëra ferma les doigts sur le médaillon qu'elle portait contre sa peau : un disque d'obsidienne fendu en son centre, sans valeur pour quiconque, sauf pour l'homme mort qui le lui avait confié. Huit années plus tôt, au soir de son départ, son père avait refermé sa main sur la pierre noire et lui avait fait jurer de ne jamais la montrer à un prêtre, à un roi ni à un homme vêtu de blanc.

Il n'avait pas expliqué pourquoi.

Les morts laissaient volontiers aux vivants leurs dettes et leurs silences.

Elle remit sa monture en marche.

Le message cacheté dans sa sacoche pesait soudain plus lourd qu'une épée.

À l'entrée de Rivebrume, les enfants montaient la garde.

Ils étaient quatre, armés de bâtons de noisetier et coiffés de casques en osier. Le plus grand portait une cape rouge taillée dans ce qui avait dû être une nappe. La plus petite tenait son bâton par le mauvais bout. Tous se figèrent en voyant la silhouette de Kaëra apparaître sous l'arche des deux vieux frênes.

Ils la dévisagèrent comme on regarde une créature sortie d'une chanson : bottes couvertes de poussière, cuirasse brune rayée par les routes, arc court dans le dos et manteau vert mangé par la pluie. Une fine cicatrice descendait de sa tempe gauche jusqu'à la joue. Ses cheveux noirs, noués sans soin, étaient striés de quelques fils d'argent qu'elle ne possédait pas lors de son dernier passage.

Le garçon à la cape rouge pointa son bâton vers elle.

— Halte ! Déclinez votre nom et votre intention.

Kaëra considéra la pointe tordue de l'arme.

— Kaëra Veyran. J'ai l'intention de manger quelque chose de chaud, de boire quelque chose de frais et de ne tuer personne avant demain.

Les enfants échangèrent un regard inquiet.

— Elle plaisante, souffla la petite.

— Comment tu sais ? demanda un autre.

— Les tueurs ne préviennent pas.

— Les bons, si, dit Kaëra.

Le garçon abaissa lentement son bâton.

— Vous êtes la rôdeuse ?

— Cela dépend de ce qu'on raconte sur elle.

— Qu'elle a tué un troll avec une cuillère.

— C'était une louche.

La petite éclata de rire. Le sérieux de la garde n'y survécut pas. En un instant, les quatre enfants entourèrent la jument, posant autant de questions qu'une volée de moineaux : avait-elle vu la mer, les géants existaient-ils, combien de bandits avait-elle vaincus, le sang des gobelins était-il vraiment vert ?

Kaëra répondit qu'elle avait vu la mer, que les géants sentaient mauvais, qu'elle évitait de compter les bandits et que personne n'avait jamais rencontré de gobelin sobre assez longtemps pour vérifier la couleur de son sang.

— Et la montagne ? demanda soudain la petite.

Le tumulte cessa.

Elle avait des yeux couleur de miel et une couronne de fleurs sèches autour du front. Kaëra la reconnut avec un temps de retard. Lysa, la fille de Mara la boulangère. Lors de son dernier passage, elle dormait encore dans un panier près du fournil.

— Quoi, la montagne ?

— Elle chante depuis trois nuits.

Le grand lui donna un coup de coude.

— Menteuse.

— Je mens pas. Elle chante dans le puits. Nilo l'a entendue aussi.

Le plus jeune du groupe baissa la tête. Il serrait dans sa paume un oiseau de bois aux ailes déployées.

Kaëra descendit de selle et s'accroupit devant lui.

— Qu'est-ce qu'elle chante ?

Nilo haussa les épaules. Il ne devait pas avoir plus de six ans.

— Des mots que je connais pas.

— Tu pourrais me montrer le puits ?

Avant qu'il ne réponde, la cloche du village sonna trois fois. Des cris joyeux s'élevèrent sur la place. Une guirlande de rubans safran fut tirée entre deux maisons, et l'odeur du pain aux noix roula jusqu'à l'entrée du bourg.

— La fête commence ! s'écria le garçon à la cape.

La garde abandonna aussitôt son poste. Lysa attrapa Nilo par la manche et l'entraîna avec les autres. Le petit se retourna pourtant. Durant une seconde, son visage ne fut plus celui d'un enfant excité par les gâteaux. Il fixa Kaëra avec une gravité ancienne.

Puis il leva son oiseau de bois.

Le jouet avait été peint en orange. Sur chacune de ses ailes, quelqu'un avait tracé un cercle noir fendu d'un trait vertical.

Le même signe que sur le médaillon d'obsidienne.

◆

La suite est dans le livre — .

Le monde

Vingt-neuf lieux du tome I sont cartographiés, avec les passages du texte qui les décrivent : Rivebrume et le mont Kérel, la Forêt de Verre et ses troncs translucides, les registres d'Aubegrise, Néraval la cité noyée, le Champ des Bornes où six routes sur sept mentent, et la Tour Blanche et ses sept enceintes concentriques.

Explorer la carte interactive Jouer les Sept Braises

La carte et le jeu sont des reconstitutions : la géographie est déduite des directions et des temps de marche cités dans le roman. Les citations sont vérifiables dans le texte.